Une définition
L'acupuncture urbaine est une action qui combine une réflexion architecturale de réhabilitation et une démarche de réappropriation des espaces publics. En plein essor dans le monde, elle permet de dynamiser, voire de soigner la ville, en revitalisant une « zone malade ou épuisée ».
L'objectif est d'intervenir sur des lieux sélectionnés afin d'améliorer la vie du quartier et de permettre aux citadins de vivre à l'extérieur de leur domicile. Cette revitalisation urbaine se définit par trois principes.
Petite échelle
Une friche, une dent creuse, un terrain vague, un délaissé. Des emprises modestes, mobilisables sans procédure lourde.
Courte période
Des interventions rapides, avec peu de moyens, qui produisent un effet visible avant que le quartier ne se lasse.
Points choisis
Plusieurs endroits ciblés plutôt qu'un geste unique. Le réseau de points traités irrigue les quartiers environnants.
Le problème qu'elle résout : le foncier
Comment s'affranchir du manque de foncier en ville, en utilisant les espaces résiduels pour y implanter des équipements de proximité et améliorer le bien-être des citadins.
Jaafar Sijelmassi — module « Acupuncture urbaine », UIR & Ministère de l'Habitat, décembre 2021
C'est l'argument le plus opérationnel de la méthode, et le plus souvent négligé. Dans une ville dense, la contrainte n'est pas l'idée ni le budget d'aménagement : c'est le terrain. Acquérir du foncier urbain suppose des moyens, du temps et des procédures que les collectivités mobilisent rarement.
Or la ville est pleine d'emprises déjà disponibles et généralement publiques : friches, dents creuses, terrains vagues, délaissés de voirie, dessous d'infrastructure, angles morts. Ce foncier résiduel ne coûte rien à mobiliser. Il ne se voit pas parce qu'il n'entre dans aucune case des documents d'urbanisme — et c'est précisément là que l'acupuncture urbaine opère.
Pourquoi cette méthode, au Maroc
Le raisonnement est d'abord économique. Un grand projet mobilise des budgets considérables, un temps politique long et une capacité de portage que peu de communes possèdent. À l'inverse, une série d'interventions ciblées produit des effets mesurables sur la vie de quartier pour une fraction du coût — et se répare, s'ajuste ou se déplace si elle ne fonctionne pas.
Il est ensuite social. L'aménagement de proximité se détermine à partir d'un besoin qualifié, en fonction de la demande des associations de quartier. À partir de là, un réseau se met en place pour investir le site et rayonner sur les quartiers environnants. Les aménagements peuvent être à caractère écologique, social, sportif ou économique.
Il est enfin méthodologique. Des solutions de ce type ont fait leurs preuves au Chili et au Brésil avant d'être transposées ailleurs. La difficulté au Maroc n'est pas technique : elle tient à l'adhésion des élus et des communes, et à la capacité des autorités à s'impliquer réellement dans la durée.
Ce que veulent réellement les habitants
Interrogés sur les équipements de proximité qu'ils souhaitent, les habitants placent les jeux pour enfants devant les espaces verts, 33 contre 28.
Enquête L'Économiste-Sunergia, 2020 — contribution de l'agence.
Ce résultat mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il contredit un réflexe d'aménageur. Le végétal ornemental est ce qu'on dessine spontanément sur un plan : il se photographie bien, il ne se discute pas, il coche la case environnementale. Mais un espace vert sans usage reste un espace vide.
Ce que la demande exprime, c'est un besoin d'usage, pas de décor. C'est aussi ce qui rend l'acupuncture urbaine efficace : elle part du besoin qualifié plutôt que de la vignette de projet.
Cohésion sociale et violence urbaine
L'argument dépasse le cadre de l'aménagement. Repris par l'agence de presse nationale en novembre 2018, il établit un lien direct entre interventions urbaines ciblées, cohésion sociale et réduction de la violence urbaine.
La logique est simple : un espace public approprié par ses habitants est un espace surveillé, entretenu et défendu par eux. Un délaissé ne l'est par personne. Traiter ces points revient donc moins à embellir qu'à réattribuer une responsabilité collective.
« L'acupuncture urbaine ! Vers la conquête de l'espace public »
Rencontre organisée par la revue Architecture du Maroc, réunissant praticiens de l'architecture, du paysage et du développement social.
- Jaafar Sijelmassi, architecte
- Martin Chenot, architecte et directeur de l'Institut français de Casablanca
- Maria Laraki, architecte-paysagiste, présidente des paysagistes du Maroc
- Ismail Lahlou, ingénieur en développement social
Former ceux qui décident
En décembre 2021, l'acupuncture urbaine a fait l'objet d'un module de formation d'une journée entière destiné à 20 cadres du Ministère de l'Aménagement du Territoire National, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la Ville.
Le module — « Acupuncture urbaine : à la reconquête de l'espace public » — ouvrait la session 2 du cycle Développement urbain organisé par l'École d'Architecture de l'Université Internationale de Rabat, aux côtés d'intervenants comme Abderrahmane Chorfi, ancien Directeur Général de l'Urbanisme, de l'Architecture et de l'Aménagement du Territoire.
Le point mérite d'être noté, parce qu'il déplace le sujet. Il ne s'agit plus de défendre une idée dans la presse, mais de la transmettre à ceux qui instruisent les documents d'urbanisme et arbitrent les programmes publics.
Une position publique constante
De la table ronde d'Architecture du Maroc aux tribunes dans la presse économique, en passant par Madrid et les salles de formation du Ministère, la position défendue n'a pas varié depuis 2018 : les micro-interventions produisent des macro-effets, à condition que les autorités s'impliquent réellement. Le point de friction n'est ni le budget ni la technique — c'est la volonté institutionnelle de confier l'espace public à ceux qui l'habitent.
L'acupuncture urbaine — entretien radio
12 avril 2018 · 18 min 24. Le premier exposé radiophonique complet de la méthode, un mois après les articles de L'Économiste.