La perception d'un avenir incertain face aux enjeux écologiques et démographiques, aux perspectives de guerres ou d'effondrement économique globalisé, a donné naissance au mouvement « survivaliste ». Ses adeptes se préparent d'ores et déjà à survivre dans des conditions post-apocalyptiques. Leur postulat est qu'une catastrophe — nucléaire, climatique, guerre civile — est inévitable, et que seuls ceux qui s'y sont préparés, individuellement ou en groupe, pourront survivre et peut-être recréer une post-civilisation.
Des « preppers » plutôt que des paranoïaques
Cette sous-culture née aux États-Unis rassemble des courants variés : écologie radicale, décroissance, anticapitalisme, malthusianisme, messianisme. Les survivalistes se défendent d'être des paranoïaques ou des catastrophistes, et se présentent plutôt comme des écologistes à la recherche de communautés alternatives, où de réelles sociétés utopiques seraient possibles. Abreuvés d'images hollywoodiennes, ils appellent de leurs vœux cette apocalypse qui rendra possible un monde meilleur, ayant fait table rase du passé. Pour s'affranchir de leur mauvaise image, ils se nomment maintenant les « preppers », les préparés.
Chez eux, le savoir-faire prime sur le matériel : ils considèrent que leurs compétences leur permettront d'être accueillis dans les communautés de survivants après l'effondrement de la civilisation. Ils apprennent donc, entre autres, à cultiver des légumes, à faire du pain, à soigner des blessures et à construire des abris. Ils sont de plus en plus nombreux à préparer leurs plans de survie, et sont estimés à deux ou trois millions aux États-Unis selon National Geographic, qui consacre un reality-show au sujet.
Paradoxalement, les survivalistes sont des surconsommateurs : ils achètent à tour de bras des kits de survie et parfois des dizaines d'années de conserves alimentaires, puis se plaignent d'une « dépression pré-apocalyptique » en ne voyant pas leurs prévisions se réaliser. On reproche également à ce mouvement sa résignation face à ce qu'il redoute, et sa recherche égoïste d'une survie solitaire — considérant les autres comme des pillards potentiels, sans tenter d'influer sur le cours des choses.
Souvent présenté sous le prisme du sensationnalisme, ce mouvement interroge pourtant fortement l'architecture, dans sa vocation primitive : la protection face à un environnement hostile, qu'il soit naturel ou humain. De la grotte préhistorique à la kasbah, du château fort à la gated community.
La Base Autonome Durable
Il est communément admis par les survivalistes que les villes sont les lieux les plus vulnérables, et que le salut se trouve dans la ruralité — si possible dans des zones totalement isolées, offrant la possibilité d'un mode de vie autonome et autarcique. L'objectif est de subvenir aux besoins de la communauté ou de l'individu sans aucun contact avec l'extérieur, considéré comme hostile.
Les règles de base de ce mouvement sont l'autonomie, l'accès à l'eau et aux terres cultivables, l'accès aux énergies renouvelables, le stockage de conserves alimentaires et de médicaments, et la possibilité de se défendre. Elles se concrétisent sous la forme d'une « Base Autonome Durable ». Ces BAD, souvent situées en haute montagne pour se protéger des séismes ou des inondations, supposent des constructions autosuffisantes en énergie, où le photovoltaïque sera privilégié à l'éolien, plus discret. Le mimétisme et l'intégration à l'environnement sont des préoccupations majeures de ce mouvement.
La grande nécessité vitale reste l'accès à l'eau : les bassins de récupération des eaux de pluie serviront à l'arrosage du potager et aux tâches domestiques ; pour l'eau potable, un purificateur sera nécessaire. La BAD est souvent simplement une ferme agricole bunkerisée, où l'on évite tous les intrants extérieurs — engrais pétrochimiques, pesticides, et même semences. La permaculture et le recours au compost issu des déchets locaux permettent de vivre en cycle court et fermé. Les réserves de semences sont censées constituer la monnaie d'échange du futur post-apocalyptique.
Les plus extrémistes prévoient également des refuges en cas d'attaque nucléaire ou d'autres types de catastrophes, ainsi que des armes. Face au bunker classique, le must reste l'économique container aménagé et enterré. Les équipements low-tech sont privilégiés : ils ne tombent pas en panne et ne demandent que peu ou pas d'intervention externe.
Quand des architectes flairent le filon
Les survivalistes sont souvent adeptes du do it yourself et font peu appel aux architectes. Cependant, pour les plus pressés ou les plus riches, certains architectes ont flairé le filon et se sont spécialisés dans l'architecture des BAD ou des bunkers. Le plus emblématique d'entre eux est l'Américain Robert Vicino, qui a construit une trentaine de bunkers d'une capacité d'accueil de 50 à 1 000 individus, censés résister à toute catastrophe pendant au moins un an. Son business anxiogène est florissant : le droit d'entrée aux bunkers s'élève à 50 000 dollars. Sa démarche marketing, fondée sur la peur du lendemain et sur le mythe de l'arche de Noé, a permis à sa société d'engranger des dizaines de millions de dollars et de faire des adeptes partout dans le monde. Il a même entrepris de séquencer et de conserver l'ADN de tout le monde vivant.
Et au Maroc ?
Au Maroc, le survivalisme fait peu d'adeptes : la survie y est déjà un concept palpable au quotidien. Cependant, quelques riches particuliers demandent discrètement à leurs architectes de prévoir des refuges enterrés, ainsi que des systèmes de surveillance et de protection quasi militaires. D'autres regroupent leurs maisons de campagne, recréant des communautés par affinité amicale ou familiale au beau milieu de rien.
Ce mouvement élitiste de retour à la terre est souvent motivé par des envies de calme, de quiétude, de choses simples, de vie saine — et, consciemment ou non, par une solution de repli face à une vie citadine jugée de plus en plus hostile. Il n'existe pas d'études sur le sujet au Maroc, mais la peur d'une troisième guerre mondiale, de l'effondrement économique ou écologique, et l'idéologie néo-darwinienne se propagent partout dans le monde. Et avec elles, la demande en architectes survivalistes.
Tribune initialement publiée dans Architecture du Maroc n°68, dossier « L'habitat de demain », novembre-décembre 2015 (AM Éditions, ISSN 1114-4165). Texte republié ici par son auteur, l'orthographe ayant été révisée.