Expertise

Construire en terre crue au Maroc, ou pourquoi le plus ancien des matériaux redevient le plus pertinent.

Ce que nos anciens savaient sans le formuler, la physique du bâtiment le confirme aujourd'hui. Voici la méthode que l'agence applique — du bloc de terre comprimée au bâtiment à énergie positive.

L'architecture sans architecte

L'architecture vernaculaire, c'est l'architecture sans architecte. C'est l'architecture de nos ancêtres avant qu'il y ait la planification moderne.

Jaafar Sijelmassi — Medi1, novembre 2024

Ce n'est pas une architecture naïve. C'est le fruit d'une connaissance empirique accumulée et transmise de génération en génération : on sait qu'à cet endroit il ne faut pas construire, on sait que ce matériau associé à cet autre donne telle résistance et tel comportement thermique. Une architecture née du bon sens, de la main et de la contrainte — faire avec ce qu'on a.

Une typologie marocaine, pas une seule

Il y a autant d'architectures vernaculaires que de régions. Chacune a résolu une équation climatique locale avec les ressources disponibles à moins d'une journée de marche.

Montagne

Terre et pierre. Pierre sèche ou pierre de taille ; adobe, torchis, pisé selon la nature du sol et la saison de chantier.

Régions sahariennes

Chez les nomades, la tente en poils de chameau — une enveloppe légère, démontable, qui filtre le rayonnement tout en laissant passer l'air.

Côtes atlantique et méditerranéenne

La chaux peinte en blanc, qui renvoie le rayonnement solaire et assainit les parois exposées à l'humidité marine.

Les tazotas

Des dômes en pierre calcaire posée, montés en voûte encorbellée sans liant. Une réponse locale, entièrement minérale, à un territoire sans bois de charpente.

Les médinas : un urbanisme climatique

Dans les villes anciennes, la stratégie n'est plus à l'échelle du bâtiment mais du tissu. Des ruelles étroites qui se donnent mutuellement de l'ombre. Très peu d'ouvertures sur l'extérieur, une maison introvertie organisée autour d'un riad. Au centre, une fontaine dont l'évaporation produit une climatisation naturelle, diffusée dans les galeries alentour par la végétation et l'ombre portée.

Pourquoi la terre, aujourd'hui

Parmi toutes les mises en œuvre de la terre — pisé, adobe, torchis — c'est le bloc de terre comprimée qui répond le mieux aux exigences contemporaines de confort et d'isolation, tout en restant compatible avec les cahiers des charges des grands comptes.

Quand on creuse la terre, au lieu de la considérer comme un déchet, on la considère comme un matériau noble qu'il suffit de mettre en forme. Ce qu'on a pris de la terre, on va le mettre dans nos murs.

Jaafar Sijelmassi — Medi1, novembre 2024

Ce postulat change l'économie du chantier. Toute construction excave pour ses fondations ; cette terre part habituellement en décharge, avec le coût de transport et l'empreinte carbone associés. La réemployer dans les murs supprime deux flux à la fois.

L'inertie thermique, expliquée par les kasbahs

Le mur de terre ne fonctionne pas comme un isolant, il fonctionne comme un volant d'inertie. Il crée un déphasage : le temps que la chaleur traverse la paroi, la journée est passée. C'est pourquoi, dans une kasbah, il fait modéré à l'intérieur quand l'extérieur est écrasant. Et la nuit, quand la température extérieure tombe près de zéro, la chaleur emmagasinée dans la masse est restituée vers l'intérieur.

À cela s'ajoutent deux propriétés rarement mises en avant : la terre régule automatiquement l'hygrométrie du volume intérieur, et elle n'émet aucun composé organique volatil — ce qui la distingue nettement des systèmes constructifs à base de résines et de colles.

Le matériau amène la forme

On dit que la fonction amène la forme. Moi, je l'ai découvert par la pratique : c'est le matériau, l'environnement et le climat qui amènent la forme.

Jaafar Sijelmassi — Medi1, novembre 2024

La maison de médina est carrée ou rectangulaire, très symétrique, avec des angles droits — parce qu'il est plus simple de structurer le matériau ainsi que de produire des courbes. Ailleurs, d'autres contraintes produisent d'autres géométries : la maison circulaire, dont la trace subsiste dans la langue — dar, la maison, et douar, le cercle. L'igloo relève de la même logique : une seule ressource disponible, et une forme qui en découle mécaniquement.

Ce n'est pas un déterminisme, c'est une convergence. Plus on cherche l'efficience, plus on se rapproche d'une solution type pour un climat et un matériau donnés.

Trois dispositifs de ventilation naturelle

Le malqaf
Un capteur de vent posé en toiture, apparenté aux badgirs iraniens. Orienté face au vent dominant, il le canalise vers l'intérieur du bâtiment sans apport d'énergie.
La matfia
Une citerne enterrée de récupération des eaux de pluie, située sous la maison. En faisant transiter l'air par ce volume, on provoque une évaporation qui rafraîchit le flux avant qu'il ne pénètre dans les pièces.
L'effet venturi
Des ouvertures hautes de sections inégales — large d'un côté, étroite de l'autre — pour accélérer le débit d'air et créer un effet de succion qui évacue l'air stagnant sous toiture.

Ni passéisme, ni fuite en avant

On n'est pas des radicaux anti-modernité, anti-technologie. Ce qu'on essaie de faire, c'est trouver la juste harmonie entre le low-tech et le high-tech.

Jaafar Sijelmassi — Medi1, novembre 2024

D'un côté : les principes bioclimatiques anciens, les matériaux sourcés à moins de cent kilomètres, et le choix délibéré de faire travailler la main-d'œuvre locale plutôt que d'importer des composants dont l'énergie grise et la maintenance pèsent lourd.

De l'autre : la gestion technique centralisée, les servomoteurs d'ouvrants, et un réseau de capteurs — humidité, température, vent, présence, luminosité. Le bâtiment se situe alors quelque part entre l'organisme vivant et l'ordinateur : il ouvre ses fenêtres selon l'heure et l'état de l'air, et ajuste ses consommations en continu.

Combinées, les deux approches ne visent pas la neutralité carbone. Elles visent le bâtiment qui produit plus d'énergie qu'il n'en consomme.

L'Afrique a une carte à jouer

Notre continent a peut-être une carte à jouer pour l'architecture du futur.

Jaafar Sijelmassi — Medi1, novembre 2024

L'argument n'est pas identitaire, il est pratique : le lien avec le savoir constructif ancestral n'y est pas rompu. Là où d'autres continents doivent redécouvrir ces principes par la recherche, une partie des sociétés africaines en conserve la mémoire vivante et les gestes.

C'est la lignée que revendique l'agence — celle d'architectes comme Diébédo Francis Kéré, premier Africain lauréat du prix Pritzker, ou Kunlé Adeyemi, qui ont bâti une pratique contemporaine à partir des matériaux et des savoir-faire locaux. Non pour revenir en arrière, mais pour moderniser ce qui fonctionnait déjà.

L'architecture a le pouvoir de transformer des vies et de connecter les gens à leurs racines culturelles. En intégrant des méthodes traditionnelles et des technologies modernes, nous pouvons créer des bâtiments qui respectent l'environnement et répondent aux besoins des communautés.

David Adjaye, architecte (Ghana) — cité dans Archibat n°63

Une nuance, formulée dans Archibat : « pendant longtemps adeptes de la décroissance, nous comprenons aujourd'hui qu'une évolution vaut mieux qu'une révolution ». L'objectif n'est pas de renoncer au développement, mais de trouver la juste harmonie entre une écologie sans compromis et un besoin de développement salutaire — en adoptant les techniques les plus récentes tout en évitant les pièges de la surconsommation.

Le cas Bosch : la démonstration

Le siège régional de Bosch à Casablanca est le projet où cette méthode a été poussée le plus loin, à l'échelle d'un grand compte industriel allemand. Livré en 2024 après deux ans de chantier, il totalise 12 381 m² de surface nette et 240 postes de travail.

La terre a été excavée sur le site même, puis sélectionnée, triée et soumise à une série de tests en laboratoire. Une fois les formulations validées, des échantillons de mise en œuvre ont été déployés avant l'exécution finale. Deux laboratoires, un bureau d'études environnemental et une entreprise réceptive ont été mobilisés sur ce seul volet.

Ce que donnent les chiffres

  • Colonnes de pisé de 14 mètres de haut et murs de BTC de 50 cm de large.
  • Épaisseurs de terre de 50 à 100 cm selon les parois.
  • Moins de 7 % de chaux ou de ciment au total dans les formulations.
  • Façade sud en pisé fonctionnant comme batterie de stockage de chaleur, animée par des brise-soleils orientables.
  • Façades en BTC régulant la température, mais aussi l'humidité et la pollution de l'air.
  • Plafonds rayonnants à eau, qui évitent les climatisations énergivores classiques.
  • Night-cooling par effet Venturi : les ouvrants motorisés rafraîchissent les dalles la nuit, avant l'arrivée des employés.
  • Toiture entièrement photovoltaïque, produisant plus d'énergie que nécessaire — stockage en batteries et recharge de véhicules électriques.
  • Capteurs de température, luminosité, humidité, vent et pollution, pilotés par une gestion technique centralisée.
  • Maquette BIM connectée à la station météo la plus proche, pour simuler les comportements thermodynamiques et les ventilations croisées.

Un langage, pas seulement une technique

L'esthétique de la terre a permis de réinterpréter le langage architectural des ksours : les créneaux, les ouvertures verticales et l'introversion du plan rectangulaire, transposés dans une écriture contemporaine. À l'intérieur, un riad protège de l'extérieur — jardin semi-tropical en pleine terre, mur végétal aromatique, et une fontaine en zellige qui rafraîchit l'air « naturellement et musicalement ».

Et un résultat qu'on attend rarement d'un chantier corporate : le recours aux techniques anciennes, non industrielles, a permis d'employer trois fois plus d'ouvriers et d'artisans qu'une mise en œuvre conventionnelle.

Corporate · Siège régional

Bosch New Headquarters

Casablanca, 12 381 m². Maîtrise d'ouvrage Bosch Maroc. Sijelmassi & Partners architecte mandataire, avec l'Atelier Mawlawi. Construction 2022, livraison 2024.

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Hôtellerie · Resort

Mia Agafay Resort

Agafay. Lodge bioclimatique en terre crue, où l'enveloppe et l'orientation font le confort avant tout recours à la machine.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'architecture vernaculaire ?
C'est l'architecture sans architecte : celle qui précède la planification moderne. Elle est le fruit d'une connaissance empirique transmise de génération en génération — où construire, quel matériau associer à quel autre, et quel comportement thermique en attendre.
Quel matériau en terre crue est le plus adapté à la construction contemporaine ?
Le bloc de terre comprimée (BTC). Parmi les mises en œuvre de la terre — pisé, adobe, torchis, BTC — c'est celle qui répond le mieux aux exigences modernes de confort, d'isolation et de mise en œuvre, tout en restant compatible avec un cahier des charges corporate.
D'où vient la terre utilisée dans un chantier en terre crue ?
Idéalement du chantier lui-même. Toute construction excave de la terre pour ses fondations. Plutôt que de la traiter comme un déchet à évacuer, elle est traitée comme un matériau noble qu'il suffit de mettre en forme, puis réemployée dans les murs du bâtiment.
Pourquoi les kasbahs restent-elles fraîches en journée ?
Par inertie thermique. L'épaisseur de terre crée un déphasage : le temps que la chaleur traverse le mur, la journée est passée. À l'inverse, la nuit, quand la température extérieure chute, la chaleur emmagasinée est restituée vers l'intérieur.
La construction en terre est-elle incompatible avec la technologie moderne ?
Non. La démarche consiste à chercher la juste harmonie entre low-tech et high-tech : principes bioclimatiques anciens et matériaux locaux d'un côté, gestion technique centralisée, capteurs et automatismes de l'autre. Combinés, ils permettent d'atteindre des bâtiments à énergie positive.
Peut-on construire un siège social d'entreprise en terre crue ?
Oui. Le siège régional de Bosch à Casablanca, 12 381 m², a été réalisé en terre crue (BTC et pisé) avec une maquette BIM LOD 400, aux standards d'un grand compte industriel allemand.

Interventions publiques sur ce sujet

Les positions exposées ci-dessus ont été développées publiquement dans les cadres suivants.